30 glorieuses

Et si les Trente glorieuses n’avaient pas eu lieu, histoire contrefactuelle…

Et si les Trente glorieuses n’avaient pas eu lieu, histoire contrefactuelle…

Il est courant, dans une réflexion sur l’histoire, qu’un chercheur se demande « que se serait-il passé si tel événement n’avait pas eu lieu ? ». Pendant longtemps, les Français se sont livrés à cet exercice intellectuel spontanément, sans chercher à l’approfondir ni à en étudier l’intérêt pour la recherche, contrairement aux Anglo-saxons, qui se passionnent depuis longtemps pour la « méthode contrefactuelle »[1]. Deux historiens ont décidé de s’y intéresser, et viennent de publier Pour une histoire des possibles, Analyses contrefactuelles et futurs non advenus[2].
Dans la littérature française, l’exemple d’histoire contrefactuelle le plus ancien remonte à 1836 : dans son livre Napoléon et la conquête du monde 1812-1832, Histoire de la monarchie universelle, Louis Geoffroy raconte comment l’empereur envahit la Grande-Bretagne, conquiert la Russie, l’Égypte, l’Inde, la Chine et le Japon, et meurt en 1832 maître du monde. Ce genre littéraire va être désigné par un nom savant, Uchronie, titre d’un roman du philosophe Charles Renouvier publié en 1857. Le mot est passé dans le vocabulaire courant pour désigner une « utopie dans l’Histoire ».

La France sans le plan Marshall
Dans un livre qu’il a consacré à l’histoire contrefactuelle (Ces futurs qui n’ont pas eu lieu, éd. Odile Jacob, 2001), l’économiste et prospectiviste Jacques Lesourne étudie un événement qui a changé le cours de l’histoire économique européenne : le plan Marshall. Entre 1947 et 1951, les États-Unis ont distribué treize milliards de dollars (130 milliards de 2016) à vingt-trois pays européens, pour les aider à se reconstruire après les destructions de la seconde guerre mondiale. Cette aide massive a été décisive pour le rétablissement de la France et pour l’essor qu’elle a connu pendant les « Trente glorieuses » : de 1950 à 1974, en moyenne, le PIB français a crû de plus de 5% par an (en volume) et le revenu moyen de la population de 4,3% par an.

Les dirigeants et les parlementaires américains étaient partagés sur l’opportunité de cette aide. Que ce serait-il passé si le Congrès avait repoussé la proposition du président Truman ? Jacques Lesourne propose trois scénarios, du plus favorable au plus chaotique :

  • Scénario n°1 : le pays se redresse beaucoup moins rapidement qu’avec le Plan Marshall, au prix d’une austérité proche de l’économie de guerre, avec un rationnement strict des ménages au profit des investissements industriels. Pour faire accepter cette discipline à la population, un régime autoritaire est nécessaire.
  • Scénario n°2 : l’austérité est mal acceptée par la population, les salaires augmentent sous la pression des travailleurs, provoquant une forte inflation qui entraîne des dévaluations en chaîne de la monnaie. Les investissements se développent très lentement, le pays suspend le remboursement de sa dette. Une nouvelle monnaie est créée, le pays est dirigé par un gouvernement d’union nationale. Malgré tous ces désordres, les États-Unis finissent par venir en aide à la France pour éviter qu’elle ne s’aligne sur l’Union soviétique.
  • Scénario n°3 : la politique d’austérité est rejetée par les travailleurs, des grèves insurrectionnelles se déclenchent dans plusieurs villes et débouchent sur une guerre civile entre communistes et nationalistes. Avec l’aide de plusieurs pays de l’OTAN sous la conduite des États-Unis, les communistes sont écrasés, mis hors-la-loi et un régime autoritaire s’installe. De nombreux Français sont insatisfaits et s’enferment dans un nationalisme hostile aussi bien aux pays anglo-saxons qu’à l’Allemagne. Les communistes rêvent de revanche et les nationalistes sont prêts à les écraser à nouveau s’ils se redressent.

L’Histoire avec des « si »
Pour être utiles, ces travaux demandent imagination et rigueur. Il faut éviter le conformisme, qui consisterait à se contenter d’extrapoler des tendances passées, et l’utopie débridée, qui s’autoriserait des développements invraisemblables. Lorsque ces conditions sont remplies, ce type d’analyse rétrospective nourrit la réflexion en élargissant très librement, sans tabou ni limite, le champ des possibles.

Pour être convaincante, il est préférable que l’histoire contrefactuelle s’écarte de l’histoire officielle en profitant d’un épisode où les acteurs hésitent entre deux solutions. Dans le cas du Plan Marshall, Jacques Lesourne choisit le moment où, au Congrès, de nombreux Républicains s’opposent au plan proposé par le Président Truman. Ils finissent par l’accepter parce qu’ils veulent contrer l’avancée des Soviétiques en Europe. Si les communistes n’avaient pas pris le pouvoir à Prague en février 1948, les isolationnistes[3] auraient eu gain de cause, et il n’y aurait pas eu de plan Marshall.

L’histoire contrefactuelle, c’est l’histoire avec des « si ». On en ajoutera un : si des dirigeants européens avaient, en 2008, relu le livre de Jacques Lesourne, ils y auraient trouvé des éléments de réflexion — sur les risques de l’austérité, sur le lien entre décision économique en période de crise et menaces sur la démocratie —qui auraient pu les aider à choisir une meilleure politique face à la crise.

Marc Mousli

Cet article est paru dans AlterEcoPlus, le journal en ligne d’Alternatives économiques : http://www.alterecoplus.fr/chronique/marc-mousli/et-si-les-trente-glorieuses-navaient-pas-eu-lieu-201604130700-00003320.html

[1] Virtual History, Alternatives and Contrefactuals (par Nials Ferguson (dir), éd. Picador, Londres, 1997) a connu un succès international. Il a été traduit en allemand, en espagnol, en japonais et en polonais, mais est passé inaperçu en France.

[2] Pour une histoire des possibles, par Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, éd. Seuil, février 2016.

[3] L’isolationnisme est une tentation forte et permanente aux États-Unis depuis l’affirmation par le président Monroe, en 1823, que son pays ne tolèrerait aucune intervention de l’Europe dans les affaires américaines et n’interviendrait jamais dans les affaires européennes (« doctrine Monroe »).